L’IA en formation, des usages concrets pour les formateurs
Podcast
L’intelligence artificielle transforme progressivement les pratiques des professionnels de la formation. Si les discours mettent souvent en avant les gains de productivité, la réalité est plus nuancée.
Générique : « ProPulse » , le podcast emploi-formation du Carif-oref Ocitanie
Animatrice : Bonjour à toutes et à tous, bienvenue dans ce nouvel épisode de Propulse. Aujourd’hui, nous abordons un sujet qui s’installe dans les pratiques professionnelles en formation et qui suscite à la fois beaucoup d’intérêts et parfois quelques inquiétudes. Il s’agit ici de l’intelligence artificielle. Pour en discuter, nous recevons Hugues Dargagnon ingénieur pédagogique au sein de l’organisme de formation AGO Formation. L’objectif de cet échange est simple, aller au-delà des discours généraux et identifier des usages très concrets, utiles et accessibles de l’intelligence artificielle dans le quotidien d’un formateur ou d’un organisme de formation. Nous aborderons aussi les bénéfices réels, les limites et les risques à garder en tête. Bonjour Hugues, bienvenue et merci d’être avec nous.
Huges : Bonjour Véronique, écoutez en premier merci de me donner l’opportunité d’être sur ce podcast et de pouvoir partager un peu mes débroussaillages personnels.
Animatrice : Hugues, pour commencer, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Huges : Alors moi c’est Hugues Dargagnon, je suis effectivement ingénieur pédagogique chez AGO Formation et je suis aussi formateur de formateurs, c’est-à-dire que je forme les formateurs et les éducateurs, les animateurs, aux techniques pédagogiques, particulièrement sur le jeu et depuis quelques années maintenant en croisant ça avec l’intelligence artificielle.
Animatrice : Merci Hugues pour cette présentation. On va maintenant entrer dans le vif du sujet. L’intelligence artificielle est devenue omniprésente, mais chacun a son propre parcours de découverte et d’appropriation de ses outils. Donc comment avez-vous découvert ces outils et comment vous les êtes-vous progressivement appropriés dans votre pratique professionnelle ?
Huges : Je dirais que personnellement je suis plutôt techno-sceptique, c’est à dire que mes premières études c’était archéologie dans une autre vie. On pouvait observer que les évolutions des sociétés ne correspondaient pas forcément aux matériels technologiques qu’on pouvait retrouver de ces sociétés. Et donc je pense que ça m’est resté en fait. Et je ne pense pas que la technologie puisse résoudre et apporter le bien-être universel. Je pense que ça se joue ailleurs. Et donc du coup, globalement, j’aime par curiosité tous ces outils. numériques pour leurs usages, ce qu’on nous propose et comment on peut les détourner. Quand Chat GPT est arrivé sur le marché, j’ai commencé à m’y intéresser, je pense comme tout un chacun, et j’ai eu la chance par contre d’avoir une direction qui m’a laissé les mains libres pour faire pas mal de recherche et développement sur le sujet et les usages pédagogiques.
Animatrice : Donc votre témoignage montre bien que l’appropriation de l’IA est souvent progressive. La question est de savoir comment ces outils trouvent concrètement leur place dans le métier de formateur De quoi parle-t-on concrètement dans le quotidien d’un formateur ? Vous utilisez les outils d’intelligence artificielle plutôt pour la phase de conception pédagogique, l’animation, la création d’exercices ou tout ça à la fois ?
Huges : Chez AGO Formation, j’ai la chance d’avoir les trois casquettes. Donc effectivement, je vais plutôt me servir de modèles de langage de type LLM plutôt pour de la conception pédagogique ou du moins, j’aime bien… être en posture d’auditer quand je suis face à un chatbot. Et donc, je lui demande de me poser plutôt plein de questions pour qu’il puisse comprendre mon projet, mon sujet. Et à partir de là, on travaille ensemble. Donc, c’est vrai que je travaille en conception. En animation, ça m’aide énormément pour pouvoir décaler ma posture habituelle, je dirais ma posture de confort en tant que pédagogue. et animateur et donc du coup l’IA est là pour me faire sortir de cette zone de confort et je trouve que c’est fait plutôt intelligemment, en tout cas conceptuellement c’est très intéressant et pour les ressources, effectivement c’est un grand bond en avant dans la création de ressources pour tout un chacun si bien des gens qui ne connaissent pas du code ou qui n’ont jamais osé mettre les pieds dans un PowerPoint c’est quand même… une possibilité et un accès privilégié pour les non-techniciens à créer des ressources pédagogiques.
Animatrice : Pour aider nos auditeurs à se projeter, est-ce que vous pourriez nous donner un exemple concret d’usage d’intelligence artificielle pour préparer par exemple une séance ou un module de formation ?
Huges : Alors le dernier projet qu’on a eu à réaliser, c’était un serious game pour un CFA de cuisine qui se trouve sur Toulouse, puisque Aogo Formation est domiciliée à Toulouse, même si on est national. Et ce CFA cuisine, la source, nous avait demandé de créer un escape game numérique. Donc on a travaillé ce projet collaborativement avec une IA, avec un modèle de langage, qui nous a servi à créer de l’idée, de l’idéation. A partir de là, on a conceptualisé le jeu, proprement dit, sous la forme de vidéos dont on est le héros, donc avec des choix à chaque niveau d’arborescence pour avancer dans l’aventure. Et donc le scénario, les interactions, tout ça a été co-créé avec une IA pour, encore une fois, sortir de cette zone de confort dans laquelle je peux m’habituer, moi, en me disant, tiens, ça je sais faire, donc je vais continuer là-dedans. Et du coup, je trouve que ça a été un très bon projet. On a même pu travailler avec l’IA sur la remédiation cognitive de ce projet-là, en lui demandant comment on a travaillé ensemble pour essayer d’avoir un retour d’expérience qu’on puisse partager par la suite lors de nos formations ou de nos accompagnements. Voilà à quoi nous a servi un modèle de langage pour… alimenter leurs réflexions autour d’un serious game.
Animatrice : C’est un exemple très intéressant et donc on voit bien l’apport de l’IA dans les activités pédagogiques, mais les organismes de formation consacrent aussi beaucoup de temps aux tâches administratives et aux exigences qualité. De quelle manière l’IA peut-elle vous aider sur ce volet souvent moins visible du métier ?
Hugues : Alors moins visible, pas forcément. Puisqu’en tant que formateur, on a des obligations Qualipi aussi à respecter. Par contre, c’est vrai que ce serait ma super collègue Céline qui pourrait vous en parler plus. Et elle travaille, elle, avec encore une fois des modèles de langage et avec d’autres outils, toujours sur des modèles de langage. On a créé des agents qui sont des spécialistes de Qualiopi. Et qui donc régulièrement nous disent attention à ce point-là, n’avez-vous pas oublié de remplir ceci ? Et ils nous accompagnent dans le pilotage proprement dit de notre fichier Qualiopi qui est aussi un outil de pilotage de l’entreprise. Donc effectivement, il n’est pas forcément que pédagogue, notre LLM, il est aussi, je dirais, accompagnant administratif et très maniaque. Donc ça, c’est bien.
Animatrice : Donc effectivement, que ce soit sur la partie pédagogique ou sur les tâches administratives, L’IA occupe différents niveaux de l’activité. Quels sont les bénéfices les plus importants que vous tirez de l’intelligence artificielle ? Plutôt le gain de temps, la créativité, la personnalisation des parcours ou autre chose ?
Hugues : Moi, je n’ai jamais vu les outils numériques comme un gain de temps. Peut-être que je ne m’en sers pas très bien, je ne sais pas. Mais en tout cas, dans leur sens général, un outil numérique, je ne sais pas si ça fait gagner du temps. L’IA, je ne pourrais pas vous dire. Par contre, personnellement, c’est clairement la créativité et la personnalisation de parcours. C’est-à-dire que ça nous permet, un exemple, on a tous des présentations un peu classiques, on va suivre ces présentations avec des slides qui sont enchaînés pour un public type. Et ça permet, par exemple, on lui fournit cette présentation, on lui dit est-ce que tu peux me l’orienter plutôt pour un type de public ou un tel public. Et donc il va orienter la présentation vers le public que vous allez avoir en formation. Donc en termes de personnalisation, déjà c’est très intéressant. Et en termes de créativité, comme je vous donnais l’exemple tout à l’heure avec un Serious Game, mais je pourrais vous citer énormément d’exemples où à un moment donné ou à un autre, on se retrouve un peu comme un rond de chapeau devant les propositions, en train de se dire « Ah bah oui, ça effectivement, je ne l’avais absolument pas prévu ni vu » . Et ça me donne envie d’aller dans ce sens-là.
Animatrice : L’arrivée de l’IA soulève également des questions plus larges qui concernent l’ensemble des organismes de formation. On a beaucoup parlé des bénéfices pour le formateur, mais lorsqu’on regarde l’organisme de formation dans son ensemble, est-ce que l’IA représente selon vous un coût, un investissement ou une véritable opportunité de transformation ?
Hugues : Je vous dirais en premier lieu, je pense que c’est déjà un coût. Que ce soit un coût pour l’entreprise, enfin l’organisme de formation, sous forme de coût caché par des abonnements, par un nombre de tokens, peut-être des fois une lecture des tarifs qui n’est pas très claire. Et c’est un coût aussi clairement écologique, c’est-à-dire qu’il va falloir trouver des solutions. Et d’ailleurs, le monde libre open source est en train de s’emparer de la question très rapidement. Parce que le coût écologique est présent en termes d’entraînement sur les modèles, mais aussi bien en termes d’utilisation des modèles. Donc du coup, je vous dirais coût. Après, est-ce que c’est une opportunité de transformation ? Eh bien, ça dépend de tout un chacun. Je pense que j’adore travailler avec des post-it encore et des bouts de ficelle. L’un n’empêche pas l’autre. Et un investissement, encore une fois, je pense que si en tout cas, il n’y a pas une politique claire dans un organisme de formation, Sur les usages de l’IA, il y aura plus de coûts cachés et donc ça sera beaucoup moins stratégique pour l’organisme. J’enjoins les gens en tout cas à réfléchir sur leurs usages avec des grilles qui vont de l’éthique de l’outil jusqu’aux bénéfices quotidiens pour les formateurs.
Animatrice : Alors justement, en parlant d’éthique, comme toute évolution technologique, ces opportunités s’accompagnent également de points de vigilance ? Et c’est un sujet qui préoccupe beaucoup de professionnels aujourd’hui. Selon vous, quels sont les principaux risques ou les erreurs que les formateurs doivent éviter lorsqu’ils utilisent ces outils ?
Hugues : Alors déjà, ça dépend si vous parlez des modèles de langage qui peuvent être entraînés proprement, entre guillemets, ou pas. Et si vous parlez aussi des modèles qui sont soit privés, de type chat GPT, ou open source, comme DeepSeek. Si vous croisez ça dans une matrice, on peut dire que par exemple DeepSeq, c’est open source, c’est-à-dire qu’on peut créer et on peut rendre le modèle de langage plus pertinent pour nous, mais il a été entraîné sur des données qui ont été volées par une propriété intellectuelle. Donc du coup, il y a à la fois effectivement quel type de modèle de langage vous utilisez, comment vous allez vous l’approprier, et puis aussi… comment il a été entraîné, c’est-à-dire sur quel type de ressources. Donc ça, c’est une première réflexion très importante. Il n’y a pas mieux ou moins bien. C’est des réflexions à avoir et de se dire où est-ce qu’on met notre niveau de congruence par rapport à ce qu’on veut dans notre RSE, etc. Pour moi, c’est quand même quelque chose qui est assez important. Et puis, deux autres points qui me semblent aussi assez importants, c’est effectivement la pertinence des sources. Quand vous utilisez des modèles de langage qui sont entraînés à peu près sur tout, aussi bien sur la recette du crumble à la fraise que sur de l’ingénierie pédagogique pour aller dans l’espace, vous aurez beaucoup d’hallucinations. Si par contre, vous, en amont, vous gardez cette posture didactique de la pertinence des ressources, de l’information, comment vous allez la mettre en place, etc., et que vous offrez ça à votre modèle de langage, là, il va pouvoir être beaucoup plus pertinent, bien évidemment, sur les réponses qu’il va vous donner. Et le deuxième point aussi, il me semble, c’est des nouvelles compétences à acquérir. Alors, il n’y a aucune obligation, je répète ça à longueur de journée, j’exprime juste que si on veut utiliser l’IA dans ses compétences, en tout cas dans son quotidien de formateur, de concepteur pédagogique, Il y a quand même des nouvelles compétences à acquérir, et puis c’est chouette parce que c’est des nouvelles compétences, donc il y a plein de curiosités derrière. Par exemple, pour vous donner un détail, je pense que la supervision de ce que produit l’IA, c’est une nouvelle compétence qui est très importante à mettre en place. Est-ce que le fruit du travail correspond à ce que je voulais, ou est-ce que ce qui est légèrement éloigné de ce que je désirais, cause zone de confort, est-ce que ça me convient encore ? Et puis par exemple, une autre compétence dont je vous ai parlé il y a quelques minutes, c’est effectivement cette capacité un peu à nourrir votre Tamagotchi, à lui donner l’alimentation que vous voulez en termes de données, de pertinence des savoirs. Et ça non plus, ça ne s’improvise pas. Il y a quelques petites compétences techniques à avoir et des notions d’acculturation à l’IA, mais c’est une compétence qui est nécessaire pour pouvoir l’utiliser sereinement et sans se dire « bon, là, elle est en train d’halluciner » .
Animatrice : Il y a toute la question aussi de la protection des données et de la propriété intellectuelle.
Hugues : Complètement. La propriété intellectuelle, je vous disais, quand on entraîne un modèle de langage sur des biens pillés, et effectivement, la protection des données, j’enfoncerais une porte ouverte d’en parler, mais je crois que c’est de toute façon l’élément racine de comment on va structurer notre travail par rapport à l’IA.
Animatrice : Pour conclure cet échange, j’aimerais vous revenir à quelque chose de concret pour terminer. Donc imaginons qu’un organisme de formation nous écoute aujourd’hui et qu’il n’ait encore jamais utilisé l’intelligence artificielle. Quel premier usage simple lui conseillerez-vous ?
Hugues : Alors je vais être un peu en… j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop. Mais par exemple, il y a un usage que j’utilise beaucoup en formation, en formation en ligne, quand les gens sont derrière leur écran, en travail en autonomie. A la fin de chaque module qu’on propose, on compile toutes les données de ce module-là pour créer un podcast avec deux voix virtuelles, animées par l’IA. Et du coup, ça fait une synthèse aux participants qui peut télécharger et mettre sur son lecteur MP3, son iPhone ou que sais-je encore, et qui peut écouter et qui va synthétiser tous les apports qu’il a pu avoir. Donc ça, par exemple, c’est un usage qui est devenu quasi… automatique dans nos conceptions de modules et qui n’est pas une ressource obligatoire, mais c’est une ressource supplémentaire pour aborder les différents niveaux d’intelligence, intelligence auditive, intelligence visuelle et intelligence logico-mathématique, par exemple. Là, pour les auditeurs, un podcast, c’est parfait. Pour rebondir juste, l’applicatif que j’utilise dans ce cas-là, c’est Notebook LM. où vous avez cette démarche de l’alimenter de vos sources à vous, pertinentes, et à partir de vos sources à vous, vous lui demandez de réaliser un podcast.
Animatrice : Merci Hugues pour cet échange très enrichissant. Ce que j’ai envie de retenir de cet échange, c’est que l’intelligence artificielle peut devenir un véritable appui pour les formateurs et les organismes de formation, à condition de rester dans une logique d’usage raisonné, gagner du temps, mieux structuré, mieux adapté, sans renoncer à la… posture pédagogique, à l’expertise humaine et à la vigilance sur les données et la qualité. Merci à toutes et à tous de nous avoir écoutés. A très bientôt pour un prochain épisode.
Générique : Retrouvez cet épisode sur le site du Carif-Oref Occitanie et sur toutes les plateformes d’écoute. Pour encore plus de contenu, abonnez-vous dès maintenant pour ne manquer aucun épisode et visitez notre site internet N’hésitez pas également à nous suivre sur les réseaux sociaux et interagissez avec nous. Merci de nous avoir écoutés et à très vite pour propulser votre expertise dans l’emploi et la formation.
Dans ce nouvel épisode de ProPulse, nous échangeons avec Huges Dargagnon, ingénieur pédagogique chez AGO Formation. Son parcours original, l’amène à porter un regard singulier sur l’intelligence artificielle. Pour lui, ce ne sont jamais les technologies qui transforment les pratiques, mais les usages que les professionnels en font. L’enjeu n’est pas seulement de produire plus vite, mais de concevoir des formations plus adaptées, plus créatives et plus pertinentes.
Au fil de la discussion, il partage son expérience de terrain et revient sur les nombreuses façons dont l’IA peut accompagner le travail des formateurs :
- La conception de séquences pédagogiques ;
- La personnalisation des contenus selon les publics ;
- La création d’activités et de ressources pédagogiques ;
- L’accompagnement des démarches qualité et administratives ;
- La production de formats plus accessibles.
Huges Dargagnon insiste également sur plusieurs points de vigilance incontournables : la fiabilité des contenus générés, la protection des données, les questions de propriété intellectuelle, l’impact environnemental des modèles d’IA et la nécessité de conserver une supervision humaine permanente.
Le véritable enjeu n’est pas de savoir utiliser un outil d’intelligence artificielle, mais de rester le pilote de la démarche pédagogique. L’IA peut devenir un formidable partenaire, à condition que le formateur conserve son expertise, son esprit critique et sa responsabilité.
Intervenant :
Huges Dargagnon, Ingénieur pédagogique numérique chez AGO Formation
Abonnez-vous à ProPulse sur votre plateforme préférée ! Deezer, Spotify, Apple Podcast